Fabrique de céramique Gentil & Bourdet

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arantelle (4/4)

jeudi 28 juillet 2011, par Gentil & Bourdet

(Suite et fin de notre feuilleton estival)

En quarante-huit heures, les parties refaites furent mises en casettes et le nouveau four allumé. Infatigablement, Gentil n’abandonna pas un instant la surveillance des alandiers, mangeant sur place, se reposant seulement sur un fauteuil de jonc.
ll se doutait que Cargès, qui excursionnait souvent dans les vieux livres aux coins jaunis, moisis et piqués aux vers, avait du récolter quelque ancienne formule qu’il appliquait triomphalement avec une foi d’enfant.
C'était ce que craignait Gentil. Une fois n’avait-il pas aperçu, dans l’atelier du céramiste, un manuscrit du douzième siècle dont le titre... suggestif indiquait suffisamment la simplicité de l’auteur et la naïveté présumée de son ouvrage:
<< Les troys Libvres de l'art du poter esquels se traite : non seulement de la pratique mais de tous les secrets de ceste chouse.>>[1] Et, gravement, cela était signé: << Cyprian Piccolpossi. >>
Sur de la réussite cette fois, il restait pour Gentil a tromper l'impatience de Cargès qui, à diverses reprises, vint s'inquiéter de l'état du travail. Chaque fois son ami lui affirmait le son four n’était pas encore assez refroidi pour le démurer et en extraire les casettes. Trop de hâte compromettrait la réussite. .. Ainsi, il espérait parvenir a défourner en même temps la première cuisson et celle secrètement recommencée.
Mais il avait compte sans la ténacité du sculpteur. Cargès, revenu à la charge, jugeant le refroidissement suffisant à la température extérieure des briques, s’emporta, argua connaitre assez le métier de céramiste pour décider le moment venu, exigea même enfin la démolition de la porte murée, et lui-même, armé d'un pic, y porta le premier coup.
Genlil dut céder.
Une à une, les briques tombèrent et de la brèche ouverte sortit comme un souffle ardent de bête. Roch. qui avait voulu pénétrer dans le four, recula a demi-asphyxie. Piétinant sur place, il dut attendre que la circulation de l’air eut un peu abaisse la température. Enfin, les ouvriers commencèrent à extraire avec précaution les casettes encore brulantes. De nouveau, il fallut patienter avant de les ouvrir.
Après s'être longtemps défendu, Roch se résigna a aller déjeuner avec Gentil, qui mourait de faim ; mais, la dernière bouchée avalée, il le ramena en toute hâte. Une casette fut ouverte. Le premier fragment de l’oeuvre apparut aux yeux. C'était un coin de ciel embrasé par l’aurore... Cargés eut un cri de retentissant triomphe, auquel vint, en écho, le murmure admiratif des ouvriers.
Sur un adorable dégradé de teintes rosissantes, un éclaboussement de lumière patinait le ciel d’or tendre, adouci comme le vermeil pâli des vieilles orfèvreries. Une fraicheur se dégageait de ce coloris éclatant et il semblait que la brise matinale le caressât de son haleine et de ses arômes.

- Hein? triompha Cargès, en tournant vers Gentil

sa face, elle aussi, rayonnante comme une aurore.

- Merveilleux! dit le jeune céramiste.
- Voila, mon petit. Tous, vous avez paru vous f... de moi quand j’ai verse ma drogue. Qui avait raison ?...

Gentil ne répondit pas; il songeait aux figures.
D’autres casettes ouvertes montrèrent de somptueuses draperies,d’éclatantes floraisons... Soudain, Roch avait pâli; une figure venait d'apparaitre.
Ah! ces tons de vie qu’il avait cru trouver !...
Hélas ! des balafres vergetaient les chairs, tels des stigmates de maternité ou de monstrueuses envies...
L'artiste épouvanté eut un cri de désespoir :

- Mes figures !... Mes chéres figures !...

Et deux lourdes larmes débordèrent, sillonnèrent les joues de l'athlète précipité du faite qu’il croyait escaladé.
Mais Gentil se jeta à lui.

- Maitre, ne désespérez pas!... La, dans cet autre four, vos figures sont à nouveau cuites. Dans deux jours, vous les verrez sortir immaculées.

Et tout bas, il avoua
- Je redoutais ce désastre. Voila pourquoi je retardais l’ouverture de ce four; je ne voulais le dégarnir qu’en même temps que l’autre, hors votre présence, afin de vous cacher l'insuccès.
Cargès élargit les bras :

- Embrasse-moi! Tu es un ami, toi !... Merci !.. Deux jours, dis-tu ?.. Qu’ils vont étre longs

Il s’absorba un instant, puis avec une anxiété puérile et touchante, il risqua une prière timide :

- Dis !... On ne pourrait pas ouvrir aujourd’hui ‘?

Gentil sourit :

- Cher maitre, soyez raisonnable. Vous savez le proverbe : il ne faut pas jouer avec le feu. Ne risquons pas un nouvel échec par trop d'impatience.

Démonté par sa déception récente, le rétif Cargès de naguère se soumit en enfant docile.

- Quand tu voudras, petit. Je m’en remets à toi... Mais ne t’amuse pas à me faire languir.
- Je ne veux que votre succès, riposta Gentil.
- Parbleu! je le sais bien. Tu as raison, je suis un grand fou !... Toi, heureusement, tu es sage pour moi... Tiens ! embrasse-moi encore!

L'accolade fut chaude et étroite, puis Roch reprit :

- Dire que sans toi, sans ton initiative, j’en aurais encore pour plus d’une semaine à voir tout remis en cause et à me ronger d'angoisses !... Penser surtout que tu voulais me cacher mon erreur, épargner a mon orgueil la constatation de ma folle expérience? Ah! mon petit, ça ne s’oublie pas!... D’autres que toi se seraient complus a prouver qu’ils avaient raison, à me mettre le nez dans mon ordure... Toi, non !... Tu n’as pensé qu’à m'éviter un chagrin, à ménager mon coeur et ma vanité... Et j’aurais pu n’en rien savoir !... Ah! je suis heureux maintenant de t’avoir force a éventrer le four... Mon entêtement m'a prouvé que j’étais un présomptueux, soit !... En revanche, il m’a donné d'approfondir la générosité d’un coeur d’ami.
- Maitre, se défendit Gentil, ne m’accablez pas d’un tel éloge. D’ailleurs, vous n’avez pas eu tort en tout. Votre audacieux essai a paré de tons prestigieux, de reflets inattendus tout le décor de votre oeuvre. Vos acides ont donc sur les émaux des effets merveilleux. Seules, les chairs qui réclament une unité n’ont pu supporter vos réactions trop violentes. Il ne subsiste pas moins de cela une réelle et magnifique trouvaille. Ensuite, il existe un coté d'égoïsme personnel dans ma conduite. On saura que votre oeuvre sort de mes fours et son succès doit m'être profitable. J`ai donc aussi travaillé pour moi.
- Non ! rétorqua le sculpteur; tu sais bien que je n’aurais pas laissé mettre en place mes figures abimées, que je les aurais recommencées et que le premier insuccès même connu, je ne t’en aurais pas laissé attribuer la responsabilité puisque c’est malgré toi que j’ai tenté mon expérience dont, par ailleurs, je ne puis me repentir... Non ! tu n’as pas songé a toi, hors de cause, mais bien à moi seul ! Penses-tu donc que la reconnaissance pèse à mon coeur, que tu veuilles m’en affranchir ? Tu n’y parviendras pas, petit; je reste, avec joie, ton débiteur, ou plutôt, car entre nous ces termes commerciaux n’ont rien à voir, je reste à jamais ton frère !...

Le soir, attablé a la terrasse de l'abbaye de Théleme, en compagnie de Leglas accouru chez lui en quête de fraiches nouvelles, Cargès fiévreusement s'entêtait :

- Ah! sauf pour ces bougresses de figures, mon Vieux, quelle idée merveilleuse !... Mon procédé vaut de l’or, de l’or, entends-tu Si tu avais vu !... Tu verras, d’ailleurs, mes fonds, paysages et ornements et tu concluras alors... De la lumière sculptée et peinte... pourtant vivante... Pas un encore n’a trouvé de tons pareils, pas même les peintres... Non! ce n’est pas ce farceur de Lormon qui me fera le pige ;

- Monet, peut-être... et encore Monet ?...

Et dans la nuit dont sa fièvre buvait avidement la fraicheur, sa voix se grossissait dans un défi juvénile pour jeter un dernier :

- Et encore Monet ‘?...

(FIN du chapitre III)

Et fin de cette série de billets. Vous pouvez trouver l'ensemble du livre en ligne sur le site de la BNF

[1] Ce livre existe vraiment et je l'ai retrouvé à la BNF Il parle effectivement entre autres de couleurs dans la poterie, mais je n'ai rien vu sur des acides à jeter au moment du grand feu
Peut-être un tel procédé a t-il été utilisé par Gentil & Bourdet, mais le livre cité ici doit être un leurre (toujours la concurrence ?) Il est tout de même possible qu'il y ait eut des essais de ce type avec des résultats plus ou moins concluants.


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arantelle (3/4)

jeudi 21 juillet 2011, par Gentil & Bourdet

(Suite de notre feuilleton estival)

Sur le commandement : Au sel! chaque ouvrier se ceignit d’un sac et, avec le geste du semeur, jeta à la volee, par poignees larges, le sel dans la gueule rugissante des alandiers.[1]
Un embrasement subit illumina le hall d’une clarté jaune qui aussitôt bleuit; les foyers crépitant s'irradièrent de fusées d’étincelles; exultant, Cargès dressait sa haute silhouette dont les gestes imprimaient fugitivement de grandes ombres sur les murs éclairés; sa voix de montagnard tonnait sur le grondement du four.

- Allez! allez l gorgez l'ogresse ! Salez hardiment, elle a faim la gouge ; et si elle a soif, nous avons du vitriol à lui dormer à boire !

Le pere Landel eut, pour l’emballement du sculpteur, un regard oblique et un narquois sourire. L'ouvrier, vieilli dans les routines des manufactures officielles, gardait une défiance insurmontable vis-vis des novateurs, toujours suspects d’ailleurs aux artisans d’art. Pour sa cervelle d’ouvrier, le vrai céramiste n'était pas le modeleur, mais bien l’homme qui conduit la matière du moule au feu, qui en dirige la cuisson et la livre refroidie.[2]
Cargès, tout enfièvre, ne voyait rien. ll réclama:

- Ma valise !... le petit coffre que j’ai fait apporter hier?

Le colis trouvé, il en ouvrit la double serrure, empoigna des flacons cachetés, brisa les sceaux et courut vers le four.
Gentil s’interposa :

- Qu’allez-vous faire?
- Une idée a moi ; ça ne te regarde pas, petit; c’est mon oeuvre.

Alors il cria :

- Je vous le disais bien ; elle a soif, la dévorante.

Bois donc!
Et débouchant les flacons, il les vida dans les alandiers.
De fantasmagoriques gerbes fusèrent, diaprant le hall d’une aurore boréale striée d’aveuglants éclairs.

- Nous vivons du Dante ici! tonna superbement Cargès, en qui la foi renaissait de son audace même.
Des étincelles versicolores dansaient sur les traverses de hêtre; en souffles ardents les alandiers ronflaient; une sorte d’orage peuplait l'atmosphère, avec des éclats et des clartés de foudre, saturant l’air d’effluves magnétiques, charriant des odeurs de poudre évoquant des soirs de bataille.
Debout, près du père Landel, Gentil contemplait Cargés ; ses yeux clairs se chargeaient d’inquiétude ; mais, exalté, le sculpteur secouait les dernières gouttes de ses flacons en criant :

- Bois ! bois!... je te verse de la beauté.

Sa face ardente se colorait de teintes étranges, et il était beau et terrible comme un démon dans les flammes dévorantes de l’enfer des préraphaélites.

- Fichues, les figures! murmura Gentil. `

Le père Landel appuya:

- Parbleu!... En voila des idées !

Mais le céramiste empoigna fortement le bras de son employé.

- Silence! Nous les recommencerons sans lui. Des demain, moulez et faites préparer l’autre four, mais, devant lui, pas un mot !...

Cargès, l’oeil au regard, vit, dans une clarté bleuâtre aux blanches éclaircies, une autre remarque fléchir.

- Quinze cents degrés !... Ca va bien !

Il boucha l’ouverture de son tampon de glaise et, se tournant vers les ouvriers qu’une stupeur avait groupes à l'écart, il leur jeta, allègre :

- Et maintenant, au champagne !

Le vin moussa dans les verres; l’entrain fébrile du sculpteur contrastait avec les physionomies ahuries des ouvriers qui dévisageaient en dément cet homme, dont la main versait tour à tour du vitriol dans les flammes et du vin de luxe aux manœuvres. Gentil, redevenu maitre de son émotion, porta un toast au triomphe de l’oeuvre et a la gloire de son créateur.
Cargès lui posa affectueusement la main sur l'épaule:

- Oui, mon petit, et je te donnerai le secret de ma drogue quand Paris en aura admire les effets. Vois-tu, l’audace : tout est la ; seule, elle violente la fortune!

Il se tourna ensuite vers les ouvriers :

- Vous verrez, vous verrez, vous autres. Vous vous méfiez de mon idée, le résultat vous en prouvera la beauté. Jamais, depuis l'antiquité, pareil éclat, semblable solidité de couleurs, n’auront été obtenues... Tout métier qui n’avance pas rétrograde, et je suis celui qui va toujours plus loin et plus haut !...

Les mots prononces lui évoquent soudain Rosso [3]
Le sculpteur italien, une nuit de fonte, avait convie, par faveur inusitée, son jeune ami., dans son atelier du boulevard des Batignolles. Et Cargès revoyait Rosso, demi-nu, ceint de son tablier de cuir, les jambes dans ses énormes bottes, campé sur son four et soulevant de ses bras muscles, dans ses plombagines, le lourd métal en fusion. Un essaim crépitant étincelles l’assaillait, le mordait... l’auréolait... Ah! celui-la, tels les maitres de la Renaissance, n’avait pas besoin de praticien, ni même de fondeur ! Ses oeuvres étaient bien de lui, de lui seul, conçues de son cerveau, nées de son effort, façonnées de sa main... Oui... Rosso était un vaillant, un probe et un Maitre !... Heureusement, déjà dignement honoré par certains courageux critiques d’art :les Camille de Sainte-Croix, les Mayer Graefe, les Vauxelles, les Claris. les Destrem, les Charles Morice, les Jehan Rictus qui n’hésitaient point à saluer ce génie comme le premier de nos temps.
Sitôt le départ de Cargès, Gentil fit procéder a un nouveau moulage des figures. Prévoyant d’un désastre causé par les acides jetés dans le brasier, il voulait pouvoir montrer à l’impertinent le mal répare, s’il n’arrivait pas à temps pour lui cacher le résultat fâcheux de ce qu’il appelait orgueilleusement : son idée.

(A Suivre ..sur arantelle (4/4) à partir du 28 Juillet)

[1] "Le principe de base est très simple : le sel est projeté , dans le four à une température proche de celle de la vitrification du tesson. Le sel, sous forme de vapeur, se dissocie. Le sodium réagit avec la silice et l’alumine présents dans l’argile ou dans les engobes pour créer une couche de verre aluminosilicate qui est l’émail le plus résistant qui soit, contre toute attaque alcaline, acide ou abrasive." source

[2] Le père Landel a sans doute tord quand il se méfie des "novateurs", ce sont eux qui généralement font avancer l'art. Mais quand il dit que "le vrai céramiste n'était pas le modeleur, mais bien l’homme qui conduit la matière du moule au feu, qui en dirige la cuisson et la livre refroidie", il est dans le vrai, en effet "À chaque fois que le cuiseur met du bois dans l'alandier, le bois se consume en consommant beaucoup d'oxygène. Pendant le petit et surtout le grand feu, l'air est en quantité insuffisante pour apporter tout l'oxygène requis par la cuisson. Cela crée une atmosphère réductrice qui change la nature et l'apparence de la terre et des émaux. Entre deux charges de bois, une atmosphère neutre ou oxydante peut parfois apparaitre si le cuiseur ne recharge pas aussitôt. Cela crée un cycle d'oxydation et de réduction particulier que l'on ne peut pas trouver naturellement dans un four électrique. Ce cycle provoque des changements sur les pièces et donne un caractère tout à fait spécifique aux pièces cuites au bois, qui vient s'ajouter aux effets de l'émail de cendre." source

[3] Sans doute Medardo Rosso


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arantelle (2/4)

jeudi 14 juillet 2011, par Gentil & Bourdet

(Suite de notre feuilleton estival)

Des pas martelèrent le sol de l’allée. Cargés reprit son chapeau.

- Ah ! j'entends vos hommes. Allons ! Au four!

Gentil chaussa ses galoches, enfonça un béret sur ses cheveux bruns, siffla son chien et suivit Cargés qui, impatient, l'avait devancé.

Gentil était de ces audacieux qui s'attaquent a une entreprise et s’y acharnait jusqu'au succès complet ou à la débâcle totale. Architecte diplômé de l’Etat, il avait, sur les conseils de Cargès, déserté le métier encombré de faiseurs, pour s'établir, architecte-céramiste [1]. Intéressé par les essais de l’Art nouveau, bien qu'il convint que ce n'était pas encore « ça », il rêvait de maisons, de palais même, ou la céramique reconquerrait l'importance décorative des temples bayloniens. [2] Pour se faire la main, il avait débuté par le bibelot d'art et les utilités pratiques [3]. Ses tentatives n’avaient pas été sans déboires, mais assisté d’un ami, Bourdet [4], garçon actif, débrouillard, tenace, bien que doux et silencieux, observateur avisé qui tirait parti de ses propres erreurs, il avait réussi à monter une usine et à vivre. Les premières affaires, d’abord hésitantes, peu à peu prenaient essor. L’énergie et le gout des associés forçaient enfin, l'attention des connaisseurs. Cargès de toute son autorité, s’était employé à remettre en valeur ces consciencieux artistes.

Gentil avait pénétrè dans les ateliers. Sa tête pure d’Oriental, illuminée du pétillement de deux yeux rayonnant d’intelligence et de finesse, lui gagnait la sympathie de Ruffe, de de Feure, du docteur Delbet [5], qui lui confiaient leurs modèles, Il était lancé.

Dès l’entrée dans le hall ou les cinq alandiers [6] en ignition soufflaient leurs flammes dans le four central, Cargès avait couru à la porte murée et, le bouchon de glaise arraché du regard ménagé dans la cloison, plongeait son oeil dans la fournaise.

Sur le rayonnement incandescent, des volutes se tordaient en ondes de rêve; la fumée elle-même s’illuminait, n’étant plus que spirales de feu. Les piles de casettes dressaient leurs piliers d’aveuglante blondeur dans le tourbillon ignescent que vrillaient d’invisibles souffles. Déjà l’ardeur du four courbait les premières remarques du pyromètre.

- Douze cents degrés! prononça Gentil, en profitant d’un recul de Cargès ébloui, pour, à son tour, explorer la marche de la cuisson[7].

Mais, de nouveau, Roch sondait les flammes! Il s’entetait à reconnaitre, dans le brasier, les places, occupées par ses figures, les figures qu’il voulait patinées par la seule action de la chaleur sur le grès naturel, effet plus pres des vrais tons de chair que toute coloration par l’email. L'envie lui vint alors de revoir les moules avec Gentil, de contrôler avec ses propres souvenirs ceux de l’architecte qui avait présidé à la mise en casettes et a l'enfournernent.

Une diversion était nécessaire au sculpteur, car sa nervosite l'avait repris en présence de son oeuvre enfouie dans cet enfer. Il s’imaginait que tout craquait, s'émiettait, coulait dans la fournaise; que sa création était la proie de ces flammes colorées, perverses en leurs formes onduleuses et leurs contorsions hystériques. Le désir obsédant de revoir ses moules se traduisit enfin par une demande à Gentil qui, heureux de distraire le sculpteur de son agitation, s'empressa d'y déférer.

Précèdes du père Landel [8] - un retraité de Sevres qui avait pris du service chez Gentil - et guides par la lueur falote de sa lanterne, ils pénétrèrent dans l'atelier des mouleurs.

Au travers de meules à polir le grès, d’amas d’argile en pains, de tonneaux aux ventres bombes entre leurs cercles de fer, les moules s'étalaient comme à l’abandon. Pourtant, par prudence, en prévision des caprices inattendus du Feu, ils étaient soigneusement huiles, savonnés, prêts à recevoir dans leur matrice le landonnais et le kaolin; mais le désordre apparent leur prêtait un aspect de décombres qui, pour l’esprit impressionnable du sculpteur, évoquait les ruines de sa création, semblait le présage d’un désastre.

Gentil buta contre une pile de bûches préparées pour alimenter la fournaise.

- Halte! cria Cargès inquiet, on n’y voit goutte avec votre lumignon; hé! le père Landel, tout comme Diogène vous auriez peine à dénicher un homme !..
Allez donc nous querir un plus brillant éclairage;

L’ouvrier posa son falot à terre et sortit.

Comme Gentil, dans sa connaissance des âtres , continuait à avancer, Roch gronda :

- Ne bougez pas, bougre !... Je tiens à la moindre parcelle de cette saloperie comme à ma peau!... A faire le malin, vous pouvez, d’un faux pas, amener au désastre.
- Pas de danger, maitre, mais pour vous tranquilliser, je ne bouge plus.
lls restèrent, dans la semi-obscurité, à causer. Leurs voix résonnaient étrangement sous ce hangar dont les objets disparates, vaguement éclairés d'en bas par la lanterne, hérissaient au mur des ombres bizarres et démesurées. Cargès y découvrait des bêtes de proie, élargissant leurs becs, allongeant leurs serres pour anéantir son effort dans une effroyable curée. Mais une clarté dispersa les ombres; les objets monstrueux recouvrèrent leur apparence normale, la lumière caressa leur rotondités, s'éclaboussa à leurs angles, aux balancements de la marche du père Landel qui élevait à bout de bras, un énorme brandon. Les phantasmes s’évanouirent. Penché sur les moules, Cargés reconnaissait les figures; les signalailt à Gentil et s’inquiétait encore de leur mise en place, du ton à obtenir. A la fin, le jeune homme eut un franc rire.
- Vous riez mon cher, lui reprocha le sculpteur, mais, je vous le répète, songez à la partie que je joue !
Il se redressa, réconforté quand même par la confiance manifeste de Gentil et voulut se montrer brave.
- Après tout vous avez raison; si du premier coup nous n'atteignons pas le but, nous en serions pour recommencer.

Et désignant les moules :

- Seulement, soignons la mère!
- L'enfant se présente bien, observa Gentil.

Cargès continuait s’hypnotiser dans la contemplation des empreintes; vue à l’envers, son oeuvre lui apparaissait monstrueuse. Gentil lui prit le bras.

- Maitre, vous vous énervez. Retournons au four pour le salage.
- Ah ! oui ! acquiesça vivement Cargès.

(A Suivre ..sur arantelle (3/4) à partir du 21 Juillet)

[1] Nous nous trouvons là devant un mélange de fiction et de réalité. Certes, Cargès n'existe pas. Mais Gentil a effectivement eut son diplôme d'architecte DPLG (Atelier Laloux) et participe comme inspecteur architecte à la porte monumentale de Binet à l'exposition universelle de 1900; Bourdet y est sous-inspecteur. (il est aussi dans l'atelier Laloux, mais dans une promotion plus récente) Ils y côtoient les architectes Binet, Rislet,mais aussi les sculpteurs Moreau-Vauthier, (que l'on reverra en 1925), Guillot ou Jouve D'ailleurs, lors de l'allocution de remise du prix Sedille à Gentil & Bourdet en 1912, il est dit
Mr Gentil a même eut son diplôme d'architecte, et c'est en suivant les travaux de Mr Risler pour le pavillon de la Manufacture de Sèvres en 1900, que Mr Gentil fût amené à étudier de près la fabrication céramique de Sèvres; son esprit chercheur eut l'idée d'étudier de plus près la technique céramique, et c'est après avoir longuement parlé avec son camarade et ami Bourdet que nos deux lauréats s'installent à Billancourt .."

[2]Voilà une phrase prémonitoire, quand on voit la suite de la carrière de Gentil & Bourdet. Des réalisations comme les thermes de Contrexeville (1909, le livre date de 1908, mais le "stage" de Ibels, un des auteurs, doit dater de une ou deux années avant), la piscine du Royal Automobile Club de Londres (1909 aussi), les paquebots de l'Hapag (à partir de 1912) jusqu'aux bains de Deauville en 1924

[3]Au début de leur carrière, on retrouve effectivement plein de vase, statues, cendriers, .. souvent co-signés avec des sculpteurs comme Charron, Millet, Dagonnet., .. Pour se faire la main et leur promotion, ils ont certainement "prêté" leur fours à divers sculpteurs/céramistes. Leur savoir faire en la matière a dut leur servir. Plus tard, dans leur période industrielle, leurs "bibelots" auront juste leur signature. Mais il ne faut pas oublier tout de même des oeuvres comme l'escalier de la villa Luc (1901-1903), un chef d'œuvre de l'Art Nouveau qui peut également être vu comme l'aboutissement des recherches de Gentil & Bourdet sans le domaine En ce sens il constitue également un chef d'œuvre au sens premier du terme (œuvre capitale et difficile qu'un artisan devait faire pour recevoir la maitrise dans sa corporation [Petit Robert])

[4] Les mots "tentative" et "déboires" sont intéressants. Ils peuvent correspondre à ce que nous verrons plus tard avec "Cargès", des tests de techniques nouvelles sur le grès.
Pour ce qui est de Bourdet (qui était aussi dans une promotion de Laloux), il n'a pas eut son diplôme, contrairement à Gentil . Ce dernier l'a persuadé de quitter ses études avant la fin pour le rejoindre, afin de fonder leur entreprise.

[5] de Feure et Delbet leur confient leur modèles (cela recoupe la collaboration au debut de la fabrique avec de nombreux sculpteurs ..)

[6] Alandier : foyer d'un four de céramiste

[7] Pour la température, Gentil pouvait se fier soit à la couleur de l'intérieur du four, soit aux cones pyrométrique de Serger comme on l'a vu dans le billet sur la visite de la fabrique.

[8] Le père Landel ! Voici un nom que nous ne connaissons pas parmi les employés de Gentil & Bourdet. Nous avons vu passer certains noms, comme à l'exposition de Turin en 1911 ou certains furent récompensés :
Diplôme d'honneur : MM GOBLED Jules, directeur
Médailles d'or : Alfred CHEDEAU, contremaître ; Daniel HOFMANN, chef de chantier; PIOT, représentant (!?); Emile DEBUISSERT, Comptable (!!); Marcel FRITSCH-LANG, chef-dessinateur
Médaille d'argent : Séraphin DUPUIS, ouvrier; Alexandre ARCHAMBAULT, ouvrier; Jules PREVOST, ouvrier.

Dans ce roman, où l'on ne peut distinguer le vrai du faux, qu'en est-il de ce "Père Landel", qui semble être un contremaître ? Sans doute un mélange d'employés que Libels a côtoyé lors de son passage chez Gentil & Bourdet.


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arantelle (1/4)

jeudi 7 juillet 2011, par Gentil & Bourdet

Voici le début du chapitre III de l'Arantelle : "Le Feu". Pour le pitch du livre voir mon précédent billet

Cargès abandonna le tramway de Sevres a la halte de Billancourt, et, d’un pas hâtif, par une ruelle qui coupait l’avenue de Versailles, s’achemina vers la rue du Vieux-Pont-de-Sevres.[1]

La veille, ses dix panneaux, les figures desserties du bloc comme des découpures de vitrail, avaient été mis en casettes [2], sous son oeil vigilant, et étagées dans le four; le tout solidement étançonné, bien en place, il avait quitté les ouvriers occupés a maçonner l’entrée d’une double porte de briques, fourrée d’une couche de sable réfractaire [3]. [...]

Un mois s’était écoulé depuis l’après-midi clair d’une gelée précoce où, avec un fracas de roues sur le dur pave montant, deux camions s’étaient embossés devant la grille de la villa Frochot. Sous les yeux vigilants du sculpteur. des déménageurs choisis avaient alors chargé les moules enchappés de la Légende humaine. [...]

Les camions mis en marche, le désert de l’atelier, veuf soudain de l’oeuvre gigantesque, chassa Cargès. Sabel, survenu, l’emmena diner a côté, à l’abbaye de Thélème. Mais une impatience agitait le sculpteur. Aussi, le café bu, il sautait en voiture, se faisait conduire à Billancourt et descendait devant les ateliers de Gentil et Bourdet, les jeunes céramistes qui prêtaient leur four à la cuisson de son oeuvre, juste a temps pour voir décharger et mettre à l’abri les caisses précieuses.

A l’exclusion de la « Beauté » toujours dans ses limbes, la décoration complète était achevée. Une année avait suffi à la tache. Ce furent ensuite quatre semaines d’un labeur fou, acharné, usées à préparer les coloris du poème sculpté; travail aride, celui-ci, que révélaient, seulement des lettres et des numéros de classification. [..]

Seules, les chairs étaient restées nues. Cargès comptait les obtenir du ton voulu par un feu sans fumée et certains procédés dont, jalousement, il faisait mystère.

Enfin, le travail d’enfantement s’accomplissait; l’heure du feu était venue; l’oeuvre traversait l’épreuve suprême d’où la magnificence des teintes naitrait du baiser de la flamme, s’animerait de sa vie, comme la vierge dans l’étreinte de l’initiateur !

Certes, Cargès connaissait assez l'habileté professionnelle de ses jeunes amis pour leur abandonner, en toute sécurité, la mise en train au petit feu et même la cuisson entière, mais sa paternité jalouse eût souffert de livrer son oeuvre a des soins étrangers, si sûrs fussent-ils. ll était, telle une mère qui ne peut se résigner, à l’heure de l’opération inéluctable, à confier la chair de sa chair au scalpel des plus éminents chirurgiens, si elle n'est point la pour assister son enfant de sa présence et de son amour.

Au tournant de la ruelle, une rafale fouetta Cargès en pleine figure. Le sculpteur, suffoqué, dut s’arrêter, enfoncer sur ses oreilles son feutre soulevé. Mais en se recoiffant, ses yeux s’étaient portes sur d’épais crachements de fumée noire qui se désenrubannait en volutes striées d’éclairs roses, pour se fondre ensuite dans la ouate du brouillard.

- Allons ! murmura-t-il, ça chauffe!

Réjoui, il s’engagea dans la courbe d’une allée qui ceinturait la demeure des jeunes et hardis céramistes [4]. Les abois du Chien, au bruit des pas de Cargès, attirèrent Gentil dont la silhouette se découpa, sombre, dans la baie du vestibule éclairé.

- C’est vous, maitre !... Tant mieux, vous arrivez à point. Nous avons atteint le rouge sombre [7]. Une heure plus tard, je n’eusse pu vous attendre pour ordonner le grand feu.
- Un tas d'empêchements bêtes m’ont retardé, expliqua Roch. Enfin, puisque j’arrive à temps... Vos hommes sont la ?...
- Ils vont revenir; entrez donc ! Ils sont allés s’approvisionner de viatique pour cette nuit : un panier de vin... et a votre compte, ajouta gaiement Gentil.

Et il s'effaça pour livrer passage au sculpteur.

Dans la salle, un modèle expose arrêta Cargès.

- Voici la teinte exacte que je veux pour le 5 de la seconde série... Je n’avais pas vu cette cheminée.[5]
- Elle n’est montée que d’hier.
- Et c’est bien la même poudre qui nous a servi pour les numéros en question ?
- Exactement la même.
- Parfait! dit Cargès rassuré sur ce point... Et votre trouvaille : ces tons nacrés, ces teintes de givre ? Vous savez qu’il me les faut en plusieurs endroits ‘? Ensuite, vous êtes surs que rien ne coulera sur mes chairs nues ?
- Ne vous tourmentez donc pas. Vous savez le soin qu’on y a pris et nous avons tout revu ensemble, pièce par pièce, avant la mise en casettes.
- C'est vrai ! Je suis stupide avec mes sottes appréhensions, mais que voulez-vous, mon chef !... Je livre aujourd’hui une grande bataille, et un succès ne me suffit pas, je veux un triomphe !... Vous ne savez pas au milieu de quelles basses envies, de quelles haines je marche, depuis que j’ai déclaré sortir des sentiers battus pour défricher des voies nouvelles. Si mon oeuvre ne s’impose pas par une beauté absolue, la mauvaise foi de mes ennemis criera à l'avortement; et l’Art, en ma personne, sera vaincu !

Gentil prit les mains de Cargés.

- Mais vous l’aurez la victoire !... Pourquoi ce doute?... N'avez-vous donc plus foi en votre création?... Vos maquettes sont admirables; maintenant l'oeuvre du feu est accessoire[6]. Serait-elle même manquée une première fois; les modèles et leurs moules nous restent; nous en serions quittes pour recommencer, en tenant compte des erreurs commises,s'il y en avait...Et il n’y en a pas, je vous le garantis. D'ici quelques jours la Légende Humaine sortira du feu, parée d'une éternelle beauté !...
- Merci ! dit simplement Roch, vous êtes un véritable ami, et moi je ne suis parfois qu`un enfant! Vous l`avez dit : nous réussirons parce que nous voulons réussir.

Il pesa sur les derniers mots avec une force qui devait en imposer à la fortune, la courber a l'ordre de cette impérieuse volonté.

(A Suivre ..sur arantelle (2/4) à partir du 14 Juillet)

[1] Certainement la rue Casteja (au fond, l'entrée de "Villa Toucy")

[2] Casette (ou cazette ou gazette): protection en terre réfractaire placée autour des pièces de céramique lors de leur cuisson. La première vocation des gazettes est de protéger les pièces du contact direct des flammes, des fumées, et autre cendre si c'est un four à bois. Le gros inconvénient des gazettes est qu'elles occupent beaucoup de place dans le four, et qu' elles font parties de la charge qu'il va falloir amener à Température, mais ce n'était pas la préoccupation principale des céramistes de l'époque.

[3] Opération décrite dans un précédent billet

[4] "il s'engagea dans la courbe d'une allée qui ceinturait la demeure des jeunes et hardis céramistes" = le chemin dans "Villa Toucy" qui menait à l'entrée de la fabrique Voir l'article sur la Villa Toucy

[5] En plus de "bibelot d'art et les utilités pratiques" (que l'on verra plus loin), Gentil & Bourdet ont fait au début de leur carrière, beaucoup de fumisterie ( poêle, cheminées, ..), décorées, comme il se doit de céramique. Le plus bel exemple est sans doute la cheminée de l'hotel d'Angleterre à Vevey (1903)

[6] On verra plus tard que l'employé de Gentil est d'un avis tout à fait contraire. Mais sans doute Gentil utilise t-il un langage commercial. Il fait tout pour satisfaire son client. Il ne faut pas oublier que l'entreprise est jeune, nous sommes vers 1907 et la concurrence rude.

`[7] Le rouge sombre correspond à une température de 600 à 700°C, peu avant le passage du petit feu au grand feu (1000° C)


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De la Fiction et de la réalité .

lundi 4 juillet 2011, par Gentil & Bourdet

Voici un roman que j'ai trouvé : l'Arantelle. Il est décrit comme étant un "roman d'art". Ceci dit, hormis quelques passages et un chapitre qui décrivent la conception de céramiques le reste n'est qu'une histoire à l'eau de rose.

Le pitch est assez simple : un sculpteur (Roch Cagnès) a une grosse commande d'un riche banquier (le baron Fuchs) pour décorer la salle des fêtes de son hôtel particulier, rue du Cirque. Le sculpteur, qui a les pleins pouvoirs, prévoit dix éléments en céramique plus un élément central (la "beauté") en marbre. Il fait les dix éléments, mais recherche sa "beauté" (le modèle) et ne la voit qu'en la présence de la fille de Fuchs : Ysabeau.

Une fois ceci dit, on imagine la suite, mais ce n'est pas ce qui nous intéresse. les auteurs sont Georges de Lys et André Ibels. Une chose amusante au sujet de ce dernier nous est dite par Wikisource :

Un de ses romans : L'Arantelle dit l'artiste et l'homme dans l'artiste. lbels a fait de son artiste un sculpteur céramiste et, avec une merveilleuse conscience, il n'a écrit ce livre qu'après avoir travaillé quelque temps comme ouvrier céramiste.

La suite nous montrera qu'il a dut travailler chez Gentil & Bourdet.

Roch Cagnès ou le fameux banquier, le baron Fuchs sont apparemment des noms fictifs (copié sur des personnages réels ou complètement inventés ?) Mais le chapitre III "Le Feu" est fort intéressant, il met en scène la fabrique Gentil & Bourdet pour la cuisson de ses céramiques. La mise en scène semble très réaliste.

A noter que le livre date de 1908.. Seul Gentil apparait dans le chapitre, Bourdet est juste mentionné (Il est toujours absent )

Extraits :

"il se faisait conduire à Billancourt et descendait devant les ateliers de Gentil et Bourdet, les jeunes céramistes qui prêtaient leur four à la cuisson de son oeuvre" (p. 44)

"Certes, Cargès connaissait assez l'habileté professionnelle de de ses jeunes amis pour leur abandonner, en toute sécurité, la mise en train à petit feu, et même la cuisson entière, mais la paternité jalouse eût souffert de livrer à des soins étrangers, si sûrs fussent-ils." (p. 45)

D'autres paragraphes sont du même tonneau, mais nous le verrons plus tard, car Je vais vous proposer en ce mois de Juillet, des extraits commentés de ce fameux chapitre

L'action commence quand Carges, après avoir livrés ses moules chez Gentil & Bourdet, vient surveiller la cuisson.

(A Suivre ..dans arantelle (1/4) à partir du 7 Juillet)


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Les grès flammés de Gentil & Bourdet

mercredi 15 juin 2011, par Gentil & Bourdet

Voici un article que nous avons trouvé extrait d'un bulletin de la Société des élèves et anciens élèves du conservatoire national des arts et métiers datant de 1909. Il est long, technique, mais fort intéressant.


Assister a l'évolution, à la transformation de la matière, non pas au point de vue si abstrait de la philosophie scientiflque mais dans un but purement esthétique, c’est la un spectacle qui toujours, a attiré le penseur, l`ami du beau. C`est ce spectacle qu’ont pu admirer a leur aise les quelques visiteurs qui sont venus, le 22 juillet dernier, en l'usine hospitalière de MM. Gentil et Bourdet, céramistes, dont il ne siérait pas, à ma faible plume, de faire l`éloge tant est grande leur réputation que de plus autorisés ont déjà reconnue.
Prendre la terre, matière inerte, informe, la voir se transformer en plante, fleur, oiseau, Visage humain, voila ce qu`ont fait devant nous les artistes et les artisans en ce petit coin d'art qu’est l‘usine des grès flammés de Billancourt.
Le grès se différencie des faïences et des porcelaines, dont il est le degré intermédiaire dans l`échelle de la classification rationnelle des céramiques, en ce que sa pate tout en étant imperméable n’est pas transparente.
Cette imperméabilité est obtenue par un commencement de vitrification lors de la cuisson. La pâte de grès renferme des argiles tres micacées et ce sont précisément ces micas du type muscovite, par exemple, répondant a la formule générale:
K²O,H²O, 3 Al²O3, 6SiO²
qui abaissent le point de fusion de la pate, par suite de la presence des alcalis, et favorisent cette vitrification. Le dégraissant employé est le sable de Decize contenant du feldspath comme l’ont démontré les analyses de Lavezard. Le mélange du sable et des terres argileuses micacées s’effectue dans une aire de l'atelier après avoir séparé au brise-mottes (Fig. 1) les morceaux trop gros ou trop durs. Quand le tas de terre est amené à composition déterminée on passe la pâte légèrement humidifiée au broyeur mélangeur a propulsion centrale (fig. 2) constitué par une trémie au fond de laquelle deux cylindres animés de vitesses différentes et tournant en sens inverse font subir au mélange un étirage en l'entrainant vers le cylindre armé de dents à sa périphérie et au centre duquel tourne une hélice qui force la pâte à se découper, puis se ressouder à elle-même pour sortir par une ouverture de forme réglable et appropriée (à droite de la figure 2).
On obtient ainsi des parallélipipédes de pâte qui sont reçus et découpés sur le chariot coupeur(fig.3) placé à la suite du broyeur mélangeur. Le découpage s'opère à l'aide fils metalliques tendus sur un cadre mobile autour d’un axe parallele à la longueur du chariot (partie postérieure de la fig. 3. )
La pâte après un ressuyage convenable pour avoir une plasticité suffisante est débitée manuellement en pains qui sont ensuite pressés dans des moules en plâtre portant en creux les parties a reproduire. Pour les colonnettes, balustres, pilastres, statues, la pâte est coulée semi-fluide dans des moules en plusieurs pièces, atin de favoriser le dépouillement des sujets en relief. Le plâtre absorbant l'eau de la pâte détermine une dessication, un colmatage à la surface des détails du moule de telle sorte qu’au bout d’un temps déterminé, si on laisse écouler la pâte en exces, on obtient une croûte d’épaisseur voulue ayant la forme extérieure de l'objet à reproduire.
Les carreaux plats sont façonnés à l'aide d‘une presse rebatteuse (fig. 4.) sur laquelle on pose une galette de pâte raffermie qui est ensuite pressée à épaisseur et dimensions fixes à l'aide d’un levier agissant sur une came entrainant le corps de la presse qui, à la fin de la course, forme bélier pour frapper la marque de fabrique ou tout autre dessin.
Les pieces moulées ou rebattues sont desséchées dans les séchoirs, placés au-dessus des fours à cuire, dont ils utilisent la chaleur perdue par rayonnement. La decoration suit la dessication et s‘opere au pinceau ou au vaporisateur (fig. 5) en s’aidant de pochoirs dans le cas de plusieurs teintes. Le vaporisateur, quand il peut étre employé, donne une couche de couleur d’epaisseur beaucoup plus uniforme que celle obtenue au pinceau, aussi emploie-t-on le plus possible le premier de ces deux appareils malgré la perte un peu plus forte d’émail qu’il occasionne.
Apres une deuxieme dessication, l'enfournage est effectué. l'opération délicate commence; c‘est de l'enfournage puis de la cuisson que vont résulter les belles couleurs aussi régulieres que possible dans diverses pièces d’un même ouvrage : cheminée, colonne, muraille, etc. Le céramiste le sait bien et connait son four ; il enfourne ses pieces suivant les résultats à obtenir de facon à utiliser les différentes zones de température depuis l’alandier jusqu'à la sortie du retour de flamme (fig. 7) dans la cheminée.
Le four plein, on obture les portes de chargement pour opérer le dégourdi de. l’anthracite, doucement, sans flamme, afiin que les dernières molécules aqueuses aient le temps de partir progressivement sans gauchir ou détériorer les pièces. Le coke suit puis la houille pour opérer la cuisson définitive dont on suit la marche à l'aide des montres de Seger disposées à l'intérieur du four en face des regards (fig. 6).
Après cuisson, le feu est ralenti, on le laisse tomber, puis les portes de chargement sont peu à peu découvertes, de façon à opérer un refroidissement lent n'occasionnant pas de tresilures dans la glaçure.
Le feu maintenu réducteur a réagi sur les oxydes des matières minérales colorantes qui ont alors coloré, par une deuxième réaction, la glaçure elle-même, en déterminant pour certains objets ces coulées, ces cascades chatoyantes, rutilantes, qui symbolisent tant les grès flammés.
Le défournement peut étre fait, le céramiste y assiste toujours avec un peu d`émotion, anxieux du résultat. Les pièces défournées sont classées en plein air suivant leur coloration ou leur usage, puis assemblées d`aprés un gabarit déterminé à l'avance et qui, dans le cas de carrelages ou de décors muraux en mosaïque de grés flammés et cérames, est dessiné au poncif d`apres un dessin type. Sur ces poncifs obtenus au noir ou à la Sanguine on vient coller les pieces céramiques du dessin et le tout est expédié, sans crainte de déplacement, à l'endroit d`utilisation ou l'application sur une couche de ciment humide provoque le décollement de la feuille de papier en laissant adhérent au ciment le motif de décoration.
Apres avoir assisté aux diverses phases d’une fabrication à la technique si complexe, M. Gentil nous montra les résultats obtenus depuis la cheminée modeste, mais combien égayante au logis ouvrier, qui orne le logis des nouveaux phalanstéres parisiens de la fondation Rotschild et tutti quamti, jusqu’au gigantesque monument que la France a élevé en Indo-Chine, à Hanoi, et dont l'éxecution difficile a été confiée si MM. Gentils et Bourdet.
Avec le souvenir d'un accueil bienveillant, nous emportons chacun un petit scarabée, tout de céramique obtenu, qui, peut-étre, à chacun de nous, comme dans l'antique Egypte, portera bonheur; mais qui, sans doute aucun, nous rappellera les quelques bons instants passés en si aimable compagnie. Que nos sincéres rernerciements aillent jusqu'à MM. Gentil et Bourdet ainsi qu`ài MM. Renou fréres qui nous ont gracieusement prété les clichés de machines céramiques qui illus trent et complétent si utilement cet article.
G, DEGAAST.


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