(Suite de notre feuilleton estival)

Sur le commandement : Au sel! chaque ouvrier se ceignit d’un sac et, avec le geste du semeur, jeta à la volee, par poignees larges, le sel dans la gueule rugissante des alandiers.[1]
Un embrasement subit illumina le hall d’une clarté jaune qui aussitôt bleuit; les foyers crépitant s'irradièrent de fusées d’étincelles; exultant, Cargès dressait sa haute silhouette dont les gestes imprimaient fugitivement de grandes ombres sur les murs éclairés; sa voix de montagnard tonnait sur le grondement du four.

- Allez! allez l gorgez l'ogresse ! Salez hardiment, elle a faim la gouge ; et si elle a soif, nous avons du vitriol à lui dormer à boire !

Le pere Landel eut, pour l’emballement du sculpteur, un regard oblique et un narquois sourire. L'ouvrier, vieilli dans les routines des manufactures officielles, gardait une défiance insurmontable vis-vis des novateurs, toujours suspects d’ailleurs aux artisans d’art. Pour sa cervelle d’ouvrier, le vrai céramiste n'était pas le modeleur, mais bien l’homme qui conduit la matière du moule au feu, qui en dirige la cuisson et la livre refroidie.[2]
Cargès, tout enfièvre, ne voyait rien. ll réclama:

- Ma valise !... le petit coffre que j’ai fait apporter hier?

Le colis trouvé, il en ouvrit la double serrure, empoigna des flacons cachetés, brisa les sceaux et courut vers le four.
Gentil s’interposa :

- Qu’allez-vous faire?
- Une idée a moi ; ça ne te regarde pas, petit; c’est mon oeuvre.

Alors il cria :

- Je vous le disais bien ; elle a soif, la dévorante.

Bois donc!
Et débouchant les flacons, il les vida dans les alandiers.
De fantasmagoriques gerbes fusèrent, diaprant le hall d’une aurore boréale striée d’aveuglants éclairs.

- Nous vivons du Dante ici! tonna superbement Cargès, en qui la foi renaissait de son audace même.
Des étincelles versicolores dansaient sur les traverses de hêtre; en souffles ardents les alandiers ronflaient; une sorte d’orage peuplait l'atmosphère, avec des éclats et des clartés de foudre, saturant l’air d’effluves magnétiques, charriant des odeurs de poudre évoquant des soirs de bataille.
Debout, près du père Landel, Gentil contemplait Cargés ; ses yeux clairs se chargeaient d’inquiétude ; mais, exalté, le sculpteur secouait les dernières gouttes de ses flacons en criant :

- Bois ! bois!... je te verse de la beauté.

Sa face ardente se colorait de teintes étranges, et il était beau et terrible comme un démon dans les flammes dévorantes de l’enfer des préraphaélites.

- Fichues, les figures! murmura Gentil. `

Le père Landel appuya:

- Parbleu!... En voila des idées !

Mais le céramiste empoigna fortement le bras de son employé.

- Silence! Nous les recommencerons sans lui. Des demain, moulez et faites préparer l’autre four, mais, devant lui, pas un mot !...

Cargès, l’oeil au regard, vit, dans une clarté bleuâtre aux blanches éclaircies, une autre remarque fléchir.

- Quinze cents degrés !... Ca va bien !

Il boucha l’ouverture de son tampon de glaise et, se tournant vers les ouvriers qu’une stupeur avait groupes à l'écart, il leur jeta, allègre :

- Et maintenant, au champagne !

Le vin moussa dans les verres; l’entrain fébrile du sculpteur contrastait avec les physionomies ahuries des ouvriers qui dévisageaient en dément cet homme, dont la main versait tour à tour du vitriol dans les flammes et du vin de luxe aux manœuvres. Gentil, redevenu maitre de son émotion, porta un toast au triomphe de l’oeuvre et a la gloire de son créateur.
Cargès lui posa affectueusement la main sur l'épaule:

- Oui, mon petit, et je te donnerai le secret de ma drogue quand Paris en aura admire les effets. Vois-tu, l’audace : tout est la ; seule, elle violente la fortune!

Il se tourna ensuite vers les ouvriers :

- Vous verrez, vous verrez, vous autres. Vous vous méfiez de mon idée, le résultat vous en prouvera la beauté. Jamais, depuis l'antiquité, pareil éclat, semblable solidité de couleurs, n’auront été obtenues... Tout métier qui n’avance pas rétrograde, et je suis celui qui va toujours plus loin et plus haut !...

Les mots prononces lui évoquent soudain Rosso [3]
Le sculpteur italien, une nuit de fonte, avait convie, par faveur inusitée, son jeune ami., dans son atelier du boulevard des Batignolles. Et Cargès revoyait Rosso, demi-nu, ceint de son tablier de cuir, les jambes dans ses énormes bottes, campé sur son four et soulevant de ses bras muscles, dans ses plombagines, le lourd métal en fusion. Un essaim crépitant étincelles l’assaillait, le mordait... l’auréolait... Ah! celui-la, tels les maitres de la Renaissance, n’avait pas besoin de praticien, ni même de fondeur ! Ses oeuvres étaient bien de lui, de lui seul, conçues de son cerveau, nées de son effort, façonnées de sa main... Oui... Rosso était un vaillant, un probe et un Maitre !... Heureusement, déjà dignement honoré par certains courageux critiques d’art :les Camille de Sainte-Croix, les Mayer Graefe, les Vauxelles, les Claris. les Destrem, les Charles Morice, les Jehan Rictus qui n’hésitaient point à saluer ce génie comme le premier de nos temps.
Sitôt le départ de Cargès, Gentil fit procéder a un nouveau moulage des figures. Prévoyant d’un désastre causé par les acides jetés dans le brasier, il voulait pouvoir montrer à l’impertinent le mal répare, s’il n’arrivait pas à temps pour lui cacher le résultat fâcheux de ce qu’il appelait orgueilleusement : son idée.

(A Suivre ..sur arantelle (4/4) à partir du 28 Juillet)

[1] "Le principe de base est très simple : le sel est projeté , dans le four à une température proche de celle de la vitrification du tesson. Le sel, sous forme de vapeur, se dissocie. Le sodium réagit avec la silice et l’alumine présents dans l’argile ou dans les engobes pour créer une couche de verre aluminosilicate qui est l’émail le plus résistant qui soit, contre toute attaque alcaline, acide ou abrasive." source

[2] Le père Landel a sans doute tord quand il se méfie des "novateurs", ce sont eux qui généralement font avancer l'art. Mais quand il dit que "le vrai céramiste n'était pas le modeleur, mais bien l’homme qui conduit la matière du moule au feu, qui en dirige la cuisson et la livre refroidie", il est dans le vrai, en effet "À chaque fois que le cuiseur met du bois dans l'alandier, le bois se consume en consommant beaucoup d'oxygène. Pendant le petit et surtout le grand feu, l'air est en quantité insuffisante pour apporter tout l'oxygène requis par la cuisson. Cela crée une atmosphère réductrice qui change la nature et l'apparence de la terre et des émaux. Entre deux charges de bois, une atmosphère neutre ou oxydante peut parfois apparaitre si le cuiseur ne recharge pas aussitôt. Cela crée un cycle d'oxydation et de réduction particulier que l'on ne peut pas trouver naturellement dans un four électrique. Ce cycle provoque des changements sur les pièces et donne un caractère tout à fait spécifique aux pièces cuites au bois, qui vient s'ajouter aux effets de l'émail de cendre." source

[3] Sans doute Medardo Rosso