(Suite de notre feuilleton estival)

Des pas martelèrent le sol de l’allée. Cargés reprit son chapeau.

- Ah ! j'entends vos hommes. Allons ! Au four!

Gentil chaussa ses galoches, enfonça un béret sur ses cheveux bruns, siffla son chien et suivit Cargés qui, impatient, l'avait devancé.

Gentil était de ces audacieux qui s'attaquent a une entreprise et s’y acharnait jusqu'au succès complet ou à la débâcle totale. Architecte diplômé de l’Etat, il avait, sur les conseils de Cargès, déserté le métier encombré de faiseurs, pour s'établir, architecte-céramiste [1]. Intéressé par les essais de l’Art nouveau, bien qu'il convint que ce n'était pas encore « ça », il rêvait de maisons, de palais même, ou la céramique reconquerrait l'importance décorative des temples bayloniens. [2] Pour se faire la main, il avait débuté par le bibelot d'art et les utilités pratiques [3]. Ses tentatives n’avaient pas été sans déboires, mais assisté d’un ami, Bourdet [4], garçon actif, débrouillard, tenace, bien que doux et silencieux, observateur avisé qui tirait parti de ses propres erreurs, il avait réussi à monter une usine et à vivre. Les premières affaires, d’abord hésitantes, peu à peu prenaient essor. L’énergie et le gout des associés forçaient enfin, l'attention des connaisseurs. Cargès de toute son autorité, s’était employé à remettre en valeur ces consciencieux artistes.

Gentil avait pénétrè dans les ateliers. Sa tête pure d’Oriental, illuminée du pétillement de deux yeux rayonnant d’intelligence et de finesse, lui gagnait la sympathie de Ruffe, de de Feure, du docteur Delbet [5], qui lui confiaient leurs modèles, Il était lancé.

Dès l’entrée dans le hall ou les cinq alandiers [6] en ignition soufflaient leurs flammes dans le four central, Cargès avait couru à la porte murée et, le bouchon de glaise arraché du regard ménagé dans la cloison, plongeait son oeil dans la fournaise.

Sur le rayonnement incandescent, des volutes se tordaient en ondes de rêve; la fumée elle-même s’illuminait, n’étant plus que spirales de feu. Les piles de casettes dressaient leurs piliers d’aveuglante blondeur dans le tourbillon ignescent que vrillaient d’invisibles souffles. Déjà l’ardeur du four courbait les premières remarques du pyromètre.

- Douze cents degrés! prononça Gentil, en profitant d’un recul de Cargès ébloui, pour, à son tour, explorer la marche de la cuisson[7].

Mais, de nouveau, Roch sondait les flammes! Il s’entetait à reconnaitre, dans le brasier, les places, occupées par ses figures, les figures qu’il voulait patinées par la seule action de la chaleur sur le grès naturel, effet plus pres des vrais tons de chair que toute coloration par l’email. L'envie lui vint alors de revoir les moules avec Gentil, de contrôler avec ses propres souvenirs ceux de l’architecte qui avait présidé à la mise en casettes et a l'enfournernent.

Une diversion était nécessaire au sculpteur, car sa nervosite l'avait repris en présence de son oeuvre enfouie dans cet enfer. Il s’imaginait que tout craquait, s'émiettait, coulait dans la fournaise; que sa création était la proie de ces flammes colorées, perverses en leurs formes onduleuses et leurs contorsions hystériques. Le désir obsédant de revoir ses moules se traduisit enfin par une demande à Gentil qui, heureux de distraire le sculpteur de son agitation, s'empressa d'y déférer.

Précèdes du père Landel [8] - un retraité de Sevres qui avait pris du service chez Gentil - et guides par la lueur falote de sa lanterne, ils pénétrèrent dans l'atelier des mouleurs.

Au travers de meules à polir le grès, d’amas d’argile en pains, de tonneaux aux ventres bombes entre leurs cercles de fer, les moules s'étalaient comme à l’abandon. Pourtant, par prudence, en prévision des caprices inattendus du Feu, ils étaient soigneusement huiles, savonnés, prêts à recevoir dans leur matrice le landonnais et le kaolin; mais le désordre apparent leur prêtait un aspect de décombres qui, pour l’esprit impressionnable du sculpteur, évoquait les ruines de sa création, semblait le présage d’un désastre.

Gentil buta contre une pile de bûches préparées pour alimenter la fournaise.

- Halte! cria Cargès inquiet, on n’y voit goutte avec votre lumignon; hé! le père Landel, tout comme Diogène vous auriez peine à dénicher un homme !..
Allez donc nous querir un plus brillant éclairage;

L’ouvrier posa son falot à terre et sortit.

Comme Gentil, dans sa connaissance des âtres , continuait à avancer, Roch gronda :

- Ne bougez pas, bougre !... Je tiens à la moindre parcelle de cette saloperie comme à ma peau!... A faire le malin, vous pouvez, d’un faux pas, amener au désastre.
- Pas de danger, maitre, mais pour vous tranquilliser, je ne bouge plus.
lls restèrent, dans la semi-obscurité, à causer. Leurs voix résonnaient étrangement sous ce hangar dont les objets disparates, vaguement éclairés d'en bas par la lanterne, hérissaient au mur des ombres bizarres et démesurées. Cargès y découvrait des bêtes de proie, élargissant leurs becs, allongeant leurs serres pour anéantir son effort dans une effroyable curée. Mais une clarté dispersa les ombres; les objets monstrueux recouvrèrent leur apparence normale, la lumière caressa leur rotondités, s'éclaboussa à leurs angles, aux balancements de la marche du père Landel qui élevait à bout de bras, un énorme brandon. Les phantasmes s’évanouirent. Penché sur les moules, Cargés reconnaissait les figures; les signalailt à Gentil et s’inquiétait encore de leur mise en place, du ton à obtenir. A la fin, le jeune homme eut un franc rire.
- Vous riez mon cher, lui reprocha le sculpteur, mais, je vous le répète, songez à la partie que je joue !
Il se redressa, réconforté quand même par la confiance manifeste de Gentil et voulut se montrer brave.
- Après tout vous avez raison; si du premier coup nous n'atteignons pas le but, nous en serions pour recommencer.

Et désignant les moules :

- Seulement, soignons la mère!
- L'enfant se présente bien, observa Gentil.

Cargès continuait s’hypnotiser dans la contemplation des empreintes; vue à l’envers, son oeuvre lui apparaissait monstrueuse. Gentil lui prit le bras.

- Maitre, vous vous énervez. Retournons au four pour le salage.
- Ah ! oui ! acquiesça vivement Cargès.

(A Suivre ..sur arantelle (3/4) à partir du 21 Juillet)

[1] Nous nous trouvons là devant un mélange de fiction et de réalité. Certes, Cargès n'existe pas. Mais Gentil a effectivement eut son diplôme d'architecte DPLG (Atelier Laloux) et participe comme inspecteur architecte à la porte monumentale de Binet à l'exposition universelle de 1900; Bourdet y est sous-inspecteur. (il est aussi dans l'atelier Laloux, mais dans une promotion plus récente) Ils y côtoient les architectes Binet, Rislet,mais aussi les sculpteurs Moreau-Vauthier, (que l'on reverra en 1925), Guillot ou Jouve D'ailleurs, lors de l'allocution de remise du prix Sedille à Gentil & Bourdet en 1912, il est dit
Mr Gentil a même eut son diplôme d'architecte, et c'est en suivant les travaux de Mr Risler pour le pavillon de la Manufacture de Sèvres en 1900, que Mr Gentil fût amené à étudier de près la fabrication céramique de Sèvres; son esprit chercheur eut l'idée d'étudier de plus près la technique céramique, et c'est après avoir longuement parlé avec son camarade et ami Bourdet que nos deux lauréats s'installent à Billancourt .."

[2]Voilà une phrase prémonitoire, quand on voit la suite de la carrière de Gentil & Bourdet. Des réalisations comme les thermes de Contrexeville (1909, le livre date de 1908, mais le "stage" de Ibels, un des auteurs, doit dater de une ou deux années avant), la piscine du Royal Automobile Club de Londres (1909 aussi), les paquebots de l'Hapag (à partir de 1912) jusqu'aux bains de Deauville en 1924

[3]Au début de leur carrière, on retrouve effectivement plein de vase, statues, cendriers, .. souvent co-signés avec des sculpteurs comme Charron, Millet, Dagonnet., .. Pour se faire la main et leur promotion, ils ont certainement "prêté" leur fours à divers sculpteurs/céramistes. Leur savoir faire en la matière a dut leur servir. Plus tard, dans leur période industrielle, leurs "bibelots" auront juste leur signature. Mais il ne faut pas oublier tout de même des oeuvres comme l'escalier de la villa Luc (1901-1903), un chef d'œuvre de l'Art Nouveau qui peut également être vu comme l'aboutissement des recherches de Gentil & Bourdet sans le domaine En ce sens il constitue également un chef d'œuvre au sens premier du terme (œuvre capitale et difficile qu'un artisan devait faire pour recevoir la maitrise dans sa corporation [Petit Robert])

[4] Les mots "tentative" et "déboires" sont intéressants. Ils peuvent correspondre à ce que nous verrons plus tard avec "Cargès", des tests de techniques nouvelles sur le grès.
Pour ce qui est de Bourdet (qui était aussi dans une promotion de Laloux), il n'a pas eut son diplôme, contrairement à Gentil . Ce dernier l'a persuadé de quitter ses études avant la fin pour le rejoindre, afin de fonder leur entreprise.

[5] de Feure et Delbet leur confient leur modèles (cela recoupe la collaboration au debut de la fabrique avec de nombreux sculpteurs ..)

[6] Alandier : foyer d'un four de céramiste

[7] Pour la température, Gentil pouvait se fier soit à la couleur de l'intérieur du four, soit aux cones pyrométrique de Serger comme on l'a vu dans le billet sur la visite de la fabrique.

[8] Le père Landel ! Voici un nom que nous ne connaissons pas parmi les employés de Gentil & Bourdet. Nous avons vu passer certains noms, comme à l'exposition de Turin en 1911 ou certains furent récompensés :
Diplôme d'honneur : MM GOBLED Jules, directeur
Médailles d'or : Alfred CHEDEAU, contremaître ; Daniel HOFMANN, chef de chantier; PIOT, représentant (!?); Emile DEBUISSERT, Comptable (!!); Marcel FRITSCH-LANG, chef-dessinateur
Médaille d'argent : Séraphin DUPUIS, ouvrier; Alexandre ARCHAMBAULT, ouvrier; Jules PREVOST, ouvrier.

Dans ce roman, où l'on ne peut distinguer le vrai du faux, qu'en est-il de ce "Père Landel", qui semble être un contremaître ? Sans doute un mélange d'employés que Libels a côtoyé lors de son passage chez Gentil & Bourdet.