Voici le début du chapitre III de l'Arantelle : "Le Feu". Pour le pitch du livre voir mon précédent billet

Cargès abandonna le tramway de Sevres a la halte de Billancourt, et, d’un pas hâtif, par une ruelle qui coupait l’avenue de Versailles, s’achemina vers la rue du Vieux-Pont-de-Sevres.[1]

La veille, ses dix panneaux, les figures desserties du bloc comme des découpures de vitrail, avaient été mis en casettes [2], sous son oeil vigilant, et étagées dans le four; le tout solidement étançonné, bien en place, il avait quitté les ouvriers occupés a maçonner l’entrée d’une double porte de briques, fourrée d’une couche de sable réfractaire [3]. [...]

Un mois s’était écoulé depuis l’après-midi clair d’une gelée précoce où, avec un fracas de roues sur le dur pave montant, deux camions s’étaient embossés devant la grille de la villa Frochot. Sous les yeux vigilants du sculpteur. des déménageurs choisis avaient alors chargé les moules enchappés de la Légende humaine. [...]

Les camions mis en marche, le désert de l’atelier, veuf soudain de l’oeuvre gigantesque, chassa Cargès. Sabel, survenu, l’emmena diner a côté, à l’abbaye de Thélème. Mais une impatience agitait le sculpteur. Aussi, le café bu, il sautait en voiture, se faisait conduire à Billancourt et descendait devant les ateliers de Gentil et Bourdet, les jeunes céramistes qui prêtaient leur four à la cuisson de son oeuvre, juste a temps pour voir décharger et mettre à l’abri les caisses précieuses.

A l’exclusion de la « Beauté » toujours dans ses limbes, la décoration complète était achevée. Une année avait suffi à la tache. Ce furent ensuite quatre semaines d’un labeur fou, acharné, usées à préparer les coloris du poème sculpté; travail aride, celui-ci, que révélaient, seulement des lettres et des numéros de classification. [..]

Seules, les chairs étaient restées nues. Cargès comptait les obtenir du ton voulu par un feu sans fumée et certains procédés dont, jalousement, il faisait mystère.

Enfin, le travail d’enfantement s’accomplissait; l’heure du feu était venue; l’oeuvre traversait l’épreuve suprême d’où la magnificence des teintes naitrait du baiser de la flamme, s’animerait de sa vie, comme la vierge dans l’étreinte de l’initiateur !

Certes, Cargès connaissait assez l'habileté professionnelle de ses jeunes amis pour leur abandonner, en toute sécurité, la mise en train au petit feu et même la cuisson entière, mais sa paternité jalouse eût souffert de livrer son oeuvre a des soins étrangers, si sûrs fussent-ils. ll était, telle une mère qui ne peut se résigner, à l’heure de l’opération inéluctable, à confier la chair de sa chair au scalpel des plus éminents chirurgiens, si elle n'est point la pour assister son enfant de sa présence et de son amour.

Au tournant de la ruelle, une rafale fouetta Cargès en pleine figure. Le sculpteur, suffoqué, dut s’arrêter, enfoncer sur ses oreilles son feutre soulevé. Mais en se recoiffant, ses yeux s’étaient portes sur d’épais crachements de fumée noire qui se désenrubannait en volutes striées d’éclairs roses, pour se fondre ensuite dans la ouate du brouillard.

- Allons ! murmura-t-il, ça chauffe!

Réjoui, il s’engagea dans la courbe d’une allée qui ceinturait la demeure des jeunes et hardis céramistes [4]. Les abois du Chien, au bruit des pas de Cargès, attirèrent Gentil dont la silhouette se découpa, sombre, dans la baie du vestibule éclairé.

- C’est vous, maitre !... Tant mieux, vous arrivez à point. Nous avons atteint le rouge sombre [7]. Une heure plus tard, je n’eusse pu vous attendre pour ordonner le grand feu.
- Un tas d'empêchements bêtes m’ont retardé, expliqua Roch. Enfin, puisque j’arrive à temps... Vos hommes sont la ?...
- Ils vont revenir; entrez donc ! Ils sont allés s’approvisionner de viatique pour cette nuit : un panier de vin... et a votre compte, ajouta gaiement Gentil.

Et il s'effaça pour livrer passage au sculpteur.

Dans la salle, un modèle expose arrêta Cargès.

- Voici la teinte exacte que je veux pour le 5 de la seconde série... Je n’avais pas vu cette cheminée.[5]
- Elle n’est montée que d’hier.
- Et c’est bien la même poudre qui nous a servi pour les numéros en question ?
- Exactement la même.
- Parfait! dit Cargès rassuré sur ce point... Et votre trouvaille : ces tons nacrés, ces teintes de givre ? Vous savez qu’il me les faut en plusieurs endroits ‘? Ensuite, vous êtes surs que rien ne coulera sur mes chairs nues ?
- Ne vous tourmentez donc pas. Vous savez le soin qu’on y a pris et nous avons tout revu ensemble, pièce par pièce, avant la mise en casettes.
- C'est vrai ! Je suis stupide avec mes sottes appréhensions, mais que voulez-vous, mon chef !... Je livre aujourd’hui une grande bataille, et un succès ne me suffit pas, je veux un triomphe !... Vous ne savez pas au milieu de quelles basses envies, de quelles haines je marche, depuis que j’ai déclaré sortir des sentiers battus pour défricher des voies nouvelles. Si mon oeuvre ne s’impose pas par une beauté absolue, la mauvaise foi de mes ennemis criera à l'avortement; et l’Art, en ma personne, sera vaincu !

Gentil prit les mains de Cargés.

- Mais vous l’aurez la victoire !... Pourquoi ce doute?... N'avez-vous donc plus foi en votre création?... Vos maquettes sont admirables; maintenant l'oeuvre du feu est accessoire[6]. Serait-elle même manquée une première fois; les modèles et leurs moules nous restent; nous en serions quittes pour recommencer, en tenant compte des erreurs commises,s'il y en avait...Et il n’y en a pas, je vous le garantis. D'ici quelques jours la Légende Humaine sortira du feu, parée d'une éternelle beauté !...
- Merci ! dit simplement Roch, vous êtes un véritable ami, et moi je ne suis parfois qu`un enfant! Vous l`avez dit : nous réussirons parce que nous voulons réussir.

Il pesa sur les derniers mots avec une force qui devait en imposer à la fortune, la courber a l'ordre de cette impérieuse volonté.

(A Suivre ..sur arantelle (2/4) à partir du 14 Juillet)

[1] Certainement la rue Casteja (au fond, l'entrée de "Villa Toucy")

[2] Casette (ou cazette ou gazette): protection en terre réfractaire placée autour des pièces de céramique lors de leur cuisson. La première vocation des gazettes est de protéger les pièces du contact direct des flammes, des fumées, et autre cendre si c'est un four à bois. Le gros inconvénient des gazettes est qu'elles occupent beaucoup de place dans le four, et qu' elles font parties de la charge qu'il va falloir amener à Température, mais ce n'était pas la préoccupation principale des céramistes de l'époque.

[3] Opération décrite dans un précédent billet

[4] "il s'engagea dans la courbe d'une allée qui ceinturait la demeure des jeunes et hardis céramistes" = le chemin dans "Villa Toucy" qui menait à l'entrée de la fabrique Voir l'article sur la Villa Toucy

[5] En plus de "bibelot d'art et les utilités pratiques" (que l'on verra plus loin), Gentil & Bourdet ont fait au début de leur carrière, beaucoup de fumisterie ( poêle, cheminées, ..), décorées, comme il se doit de céramique. Le plus bel exemple est sans doute la cheminée de l'hotel d'Angleterre à Vevey (1903)

[6] On verra plus tard que l'employé de Gentil est d'un avis tout à fait contraire. Mais sans doute Gentil utilise t-il un langage commercial. Il fait tout pour satisfaire son client. Il ne faut pas oublier que l'entreprise est jeune, nous sommes vers 1907 et la concurrence rude.

`[7] Le rouge sombre correspond à une température de 600 à 700°C, peu avant le passage du petit feu au grand feu (1000° C)