Voici un article que nous avons trouvé extrait d'un bulletin de la Société des élèves et anciens élèves du conservatoire national des arts et métiers datant de 1909. Il est long, technique, mais fort intéressant.


Assister a l'évolution, à la transformation de la matière, non pas au point de vue si abstrait de la philosophie scientiflque mais dans un but purement esthétique, c’est la un spectacle qui toujours, a attiré le penseur, l`ami du beau. C`est ce spectacle qu’ont pu admirer a leur aise les quelques visiteurs qui sont venus, le 22 juillet dernier, en l'usine hospitalière de MM. Gentil et Bourdet, céramistes, dont il ne siérait pas, à ma faible plume, de faire l`éloge tant est grande leur réputation que de plus autorisés ont déjà reconnue.
Prendre la terre, matière inerte, informe, la voir se transformer en plante, fleur, oiseau, Visage humain, voila ce qu`ont fait devant nous les artistes et les artisans en ce petit coin d'art qu’est l‘usine des grès flammés de Billancourt.
Le grès se différencie des faïences et des porcelaines, dont il est le degré intermédiaire dans l`échelle de la classification rationnelle des céramiques, en ce que sa pate tout en étant imperméable n’est pas transparente.
Cette imperméabilité est obtenue par un commencement de vitrification lors de la cuisson. La pâte de grès renferme des argiles tres micacées et ce sont précisément ces micas du type muscovite, par exemple, répondant a la formule générale:
K²O,H²O, 3 Al²O3, 6SiO²
qui abaissent le point de fusion de la pate, par suite de la presence des alcalis, et favorisent cette vitrification. Le dégraissant employé est le sable de Decize contenant du feldspath comme l’ont démontré les analyses de Lavezard. Le mélange du sable et des terres argileuses micacées s’effectue dans une aire de l'atelier après avoir séparé au brise-mottes (Fig. 1) les morceaux trop gros ou trop durs. Quand le tas de terre est amené à composition déterminée on passe la pâte légèrement humidifiée au broyeur mélangeur a propulsion centrale (fig. 2) constitué par une trémie au fond de laquelle deux cylindres animés de vitesses différentes et tournant en sens inverse font subir au mélange un étirage en l'entrainant vers le cylindre armé de dents à sa périphérie et au centre duquel tourne une hélice qui force la pâte à se découper, puis se ressouder à elle-même pour sortir par une ouverture de forme réglable et appropriée (à droite de la figure 2).
On obtient ainsi des parallélipipédes de pâte qui sont reçus et découpés sur le chariot coupeur(fig.3) placé à la suite du broyeur mélangeur. Le découpage s'opère à l'aide fils metalliques tendus sur un cadre mobile autour d’un axe parallele à la longueur du chariot (partie postérieure de la fig. 3. )
La pâte après un ressuyage convenable pour avoir une plasticité suffisante est débitée manuellement en pains qui sont ensuite pressés dans des moules en plâtre portant en creux les parties a reproduire. Pour les colonnettes, balustres, pilastres, statues, la pâte est coulée semi-fluide dans des moules en plusieurs pièces, atin de favoriser le dépouillement des sujets en relief. Le plâtre absorbant l'eau de la pâte détermine une dessication, un colmatage à la surface des détails du moule de telle sorte qu’au bout d’un temps déterminé, si on laisse écouler la pâte en exces, on obtient une croûte d’épaisseur voulue ayant la forme extérieure de l'objet à reproduire.
Les carreaux plats sont façonnés à l'aide d‘une presse rebatteuse (fig. 4.) sur laquelle on pose une galette de pâte raffermie qui est ensuite pressée à épaisseur et dimensions fixes à l'aide d’un levier agissant sur une came entrainant le corps de la presse qui, à la fin de la course, forme bélier pour frapper la marque de fabrique ou tout autre dessin.
Les pieces moulées ou rebattues sont desséchées dans les séchoirs, placés au-dessus des fours à cuire, dont ils utilisent la chaleur perdue par rayonnement. La decoration suit la dessication et s‘opere au pinceau ou au vaporisateur (fig. 5) en s’aidant de pochoirs dans le cas de plusieurs teintes. Le vaporisateur, quand il peut étre employé, donne une couche de couleur d’epaisseur beaucoup plus uniforme que celle obtenue au pinceau, aussi emploie-t-on le plus possible le premier de ces deux appareils malgré la perte un peu plus forte d’émail qu’il occasionne.
Apres une deuxieme dessication, l'enfournage est effectué. l'opération délicate commence; c‘est de l'enfournage puis de la cuisson que vont résulter les belles couleurs aussi régulieres que possible dans diverses pièces d’un même ouvrage : cheminée, colonne, muraille, etc. Le céramiste le sait bien et connait son four ; il enfourne ses pieces suivant les résultats à obtenir de facon à utiliser les différentes zones de température depuis l’alandier jusqu'à la sortie du retour de flamme (fig. 7) dans la cheminée.
Le four plein, on obture les portes de chargement pour opérer le dégourdi de. l’anthracite, doucement, sans flamme, afiin que les dernières molécules aqueuses aient le temps de partir progressivement sans gauchir ou détériorer les pièces. Le coke suit puis la houille pour opérer la cuisson définitive dont on suit la marche à l'aide des montres de Seger disposées à l'intérieur du four en face des regards (fig. 6).
Après cuisson, le feu est ralenti, on le laisse tomber, puis les portes de chargement sont peu à peu découvertes, de façon à opérer un refroidissement lent n'occasionnant pas de tresilures dans la glaçure.
Le feu maintenu réducteur a réagi sur les oxydes des matières minérales colorantes qui ont alors coloré, par une deuxième réaction, la glaçure elle-même, en déterminant pour certains objets ces coulées, ces cascades chatoyantes, rutilantes, qui symbolisent tant les grès flammés.
Le défournement peut étre fait, le céramiste y assiste toujours avec un peu d`émotion, anxieux du résultat. Les pièces défournées sont classées en plein air suivant leur coloration ou leur usage, puis assemblées d`aprés un gabarit déterminé à l'avance et qui, dans le cas de carrelages ou de décors muraux en mosaïque de grés flammés et cérames, est dessiné au poncif d`apres un dessin type. Sur ces poncifs obtenus au noir ou à la Sanguine on vient coller les pieces céramiques du dessin et le tout est expédié, sans crainte de déplacement, à l'endroit d`utilisation ou l'application sur une couche de ciment humide provoque le décollement de la feuille de papier en laissant adhérent au ciment le motif de décoration.
Apres avoir assisté aux diverses phases d’une fabrication à la technique si complexe, M. Gentil nous montra les résultats obtenus depuis la cheminée modeste, mais combien égayante au logis ouvrier, qui orne le logis des nouveaux phalanstéres parisiens de la fondation Rotschild et tutti quamti, jusqu’au gigantesque monument que la France a élevé en Indo-Chine, à Hanoi, et dont l'éxecution difficile a été confiée si MM. Gentils et Bourdet.
Avec le souvenir d'un accueil bienveillant, nous emportons chacun un petit scarabée, tout de céramique obtenu, qui, peut-étre, à chacun de nous, comme dans l'antique Egypte, portera bonheur; mais qui, sans doute aucun, nous rappellera les quelques bons instants passés en si aimable compagnie. Que nos sincéres rernerciements aillent jusqu'à MM. Gentil et Bourdet ainsi qu`ài MM. Renou fréres qui nous ont gracieusement prété les clichés de machines céramiques qui illus trent et complétent si utilement cet article.
G, DEGAAST.